C’est le dernier livre (285 pages, notes de l’autrice cubaine Mayra Montero et remerciements qu’il faut lire inclus) qui vient de sortir avec « Bobby » dans le titre et surtout le visage du 11° champion du monde des échecs sur la couverture le tout avec un Roi et un cavalier sur ce qu’on devine être une partie d’un échiquier.
On parle donc bien de Bobby Fischer le champion du Monde unique dans son genre et d’ailleurs éphémère, de 1972 à 1975, qui n’a jamais défendu son titre après l’avoir obtenu à Reykjavík face à Boris Spassky. J’avais 12 ans je ne laisserai personne dire …
Sa renommée à Bobby est telle que son simple prénom sur une couverture avec l’idée associée du jeu d’échecs lui permet d’être identifié bien au-delà du cercle restreint (quoiqu’il s’agrandisse depuis l’apparition du web) des joueurs de club.
Mon dentiste qui ne joue pas mais qui connait mon attachement pour le jeu m’en a même parlé après l’avoir croisé chez son libraire, quelques secondes avant un détartrage récent dont je garde un souvenir encore ému et globalement satisfait.
Quelques généralités sur le livre puis viendront les points selon moi vraiment faibles et les quelques éléments qui pourraient éventuellement sauver l’ensemble.
Généralités.
Tout ce qui est en dorénavant en italique est dans le livre.
C’est l’histoire de… non on ne va pas commencer comme ça.
Deux temporalités dans le roman.
Un roman qui du reste laisse une très large place au réel puisque nombre de noms propres et de situations appartiennent bien à l’Histoire avec un grand H. On voit bien sûr le piège classique qui va intriguer bon nombre de joueurs « Où la romance commence-t-elle ? Where is the fake ? »
L’arrière-fond reste Cuba juste avant et juste après la révolution. L’autrice ne masque pas son anti-castrisme parfois (mais bizarrement pas toujours) assez primaire mais là-aussi le lecteur jugera.
Bobby est bien là, Tal (fréquentait les rares fumeries d’opium page 252) également, on évoque incidemment Kortchnoï (il ne sait pas boire page 206), j’arrête là. Beaucoup d’éléments sont patents, le fond historique est indiscutable.
Les deux temporalités en question sont à mettre en lien avec deux âges de Bobby. Une visite sur l’île lorsqu’il a une douzaine d’années ce qui donne lieu à une première histoire d’amour (de sa maman…), une autre lorsqu’il est jeune homme (26 ans de mémoire) et qu’il croise une adolescente (hum hum elle a 14 ans mais se donne et annonce deux ans de plus) qui est la narratrice avec le problème que Mayra montero se répand pas mal dans la presse pour évoquer la dimension personnelle de l’histoire, de son histoire.
Bobby Fischer déjà connu pour ses propos sinistres autour de son antisémitisme crasse devenu de plus en plus virulent avec l’âge se verrait ainsi doté d’une deuxième caractéristique peu reluisante… Ce livre passera-t-il la rampe de la critique sur ce critère ? De ce que j’en ai lu personne n’a bronché, tout le monde semble s’en moquer. Nous verrons…
Curiosité de mon agenda je suis passé il y a quelques jours, quasiment au moment où je démarrais la lecture du roman en question ici, au marché des livres anciens square Georges Brassens dans le XV° et j’ai vu, à 180 euros excusez du peu, l’ouvrage de Gabriel Matzneff « Les moins de seize ans » en vente sur un étal.
Retour à notre sujet.
Deux intrigues amoureuses (elles sont quasiment présentées ainsi) dans deux temps différents avec Bobby en point de repère ou de jonction.
Les amateurs de « psychanalyse » (Poke Carla-Marie) y compris de salon se réjouiront en apprenant que
1- La première histoire d’amour concerne sa mère.
2- La deuxième c’est la sienne et concerne également Miriam (l’adolescente) qui masque son identité lors de leur première rencontre en utilisant le prénom Regina, qui se trouve être le vrai prénom de la mère de Fischer.
Vous me suivez ?
Ce qui plombe.
A ma grande surprise connaissant avant d’entreprendre la lecture le pitch incluant des bluettes je m’attendais à des scènes de tendresse mais je n’ai constaté que des moments charnels assez crus, courts et heureusement puisqu’ils sont particulièrement… comment on dit aujourd’hui … malaisants ? ou mal écrits. Ou mal traduits. Ou mal générés. Ces séquences n’apportent rien .
Lorsqu’il est question du jeune Bobby et de son caractère il est fréquemment question de l’enfant. Ça sonne mal, cela donne en outre une distance qui n’est à l’évidence pas le but recherché.
Miriam fait partie d’une bande de jeunes filles de son âge au nom de baptême qui sonne étrangement compte-tenu de l’ensemble du récit. Les Orithye.
La présence fréquente de cet intitulé, les Orithye, une extravagante confrérie, sonne très désagréablement à l’oreille dans le contexte américano-cubain.
A titre personnel [anecdote ON], cela me ramenait à un long et délicieux semestre en première année de philosophie intitulé « la Justice » durant lequel l’immense (et si délicieusement facétieux) Camille Riquier avait insisté avec efficacité et gourmandise sur l’Orestie d’Eschyle. Orithye, Orestie [anecdote OFF] ça ne m’a pas simplifié la lecture.
Il y a globalement, surtout dans les deux premiers tiers, un problème de musicalité.
Littérairement parlant (au risque de la fatuité) le compte n’y est pas… et c’est d’autant plus triste qu’il y avait largement la place pour la romance ce dernier terme pris dans son acception la plus prometteuse.
Ce qui, éventuellement, sauvera et le livre et le lecteur.
L’idée générale est intéressante. La structure du livre est habile, l’histoire tout simplement reste attachante, on va plutôt dire, attachante par endroits.
Le lecteur polonophile se réjouira peut-être de la présence tout au long du livre de la question polonaise sous différents aspects ou plutôt clins d’œil. Regina, la mère de Bobby, parlait polonais et son amant à Cuba est un horloger polonais exilé. Cet élément est parfois, forcément, en toile de fond.
Anecdote ON.
Page 258, voir ci-dessous…

Regina écrit à son horloger en démarrant par mój zapamiętany Mario.. j’ai pour ma part spontanément « traduit et pensé » Mon inoubliable Mario. Raté.
Tout simplement parce que zapamiętany dérive de pamiętać à savoir se souvenir et donc aussi de zapomnieć qui veut dire oublier. Mais inoubliable non. Bref….
J’ajoute un hors-sujet (Poke Wojtek). Cherchant dans mon dictionnaire acheté à Gdańsk en 1994 le dernier soir d’un long séjour en Pologne, une année avant les nouveaux złotys (passage de 10 000 anciens pour 1 nouveau en 1995) je m’étais offert en deux gros volumes un magnifique objet dont l’odeur me rappelle encore celle du bus qui avait roulé toute la nuit pour traverser l’Allemagne.
Bref à sa consultation cet aprés-midi je m’aperçois de l’existence en polonais de Zapamiętały trés proche donc, qui veut dire avec frénésie, acharné… bref, rien à voir mais c’est tellement tentant (et parfois agréable) de sur-interpréter l’approche d’un auteur.

Anecdote OFF.
Pour terminer et tenter de sauver ce qui peut l’être il existe dans ce récit quelque-chose que je ne saurais pas décrire, qui me touche tout de même et qui de mon point de vue reste positif et plaisant.. et qui se déroule surtout vers la fin du roman…
Cela tient sans doute qu’au fur et à mesure, il me semble, on s’éloigne du destin de Bobby pour ne se fixer plus que sur celui de Miriam/Regina.
Par conséquent l’essentiel devient peut-être… au fond… j’y vais à tâtons… LE VRAI SUJET DU LIVRE à savoir l’Adolescence avec un grand A.
Là, l’autrice écrit d’assez belles choses citant abondamment Lettre d’une inconnue de Zweig auteur concerné par le jeu d’échecs s’il en est.
« Avec l’obstination d’une enfant de treize ans je n’ai fait que me consacrer à ton existence » page 270
A bientôt ici ou ailleurs.