Interpelé via twitter par Ludochess sur l’existence d’une nouvelle BD ayant comme support le chef d’œuvre de Stefan Zweig « le joueur d’échecs » je me suis décidé pour une relecture de la fameuse nouvelle avant de découvrir la BD en question.

Apparemment une nouvelle traduction existe en poche mais mon choix s’est orienté vers la version GF traduite et présentée par Diane Meur. Pourquoi ? Pour la présentation justement ainsi que pour l’appareil critique présenté sous l’appellation sobre: DOSSIER et constitué de 3 chapitres:
- Significations politiques et métaphysiques du jeu d’échecs
- Échecs, exil, folie: de La défense Loujine de Nabokov au Joueur d’échecs
- Isolement carcéral contre univers concentrationnaire: témoignages
Bien m’en a pris la présentation vaut le détour et documente idéalement les conditions dans lesquelles Stefan Zweig a été amené à écrire son dernier texte. Diane Meur rappelle à ce stade « Mais surtout, nous pressentons que le thème véritable sera moins le jeu d’échecs, comme le suggérait Zweig dans sa correspondance, que le destin de l’Europe et du monde à l’heure où il écrit. »
Je tiens à remercier Didier Frétel, Tim Arby, Jérôme Maufras quand il m’a pris de revenir au texte en Allemand pour les termes « der Stümper », traduit par gâcheur (Diane Meur) mais qui de mon point de vue sonne mal à l’oreille et pour lequel d’autres approches sont sans doute possibles sans qu’aucune ne l’emporte de manière définitive (rafistoleur, branquignolle, clampin, ignorant) et je continue mes recherches concernant la formulation « der königlichen Kunst » traduit par « art royal » dans la version en question.
Ces précisions linguistiques derrière nous enfonçons-nous dans ce qui reste l’œuvre peut-être majeure de Zweig.
On s’accorde ici, comme déjà dit, à considérer le jeu d’échecs comme représentation de l’Europe en 1941. De là à penser que Czentovic, champion du Monde d’échecs dans la nouvelle, serait assimilé à Hitler du fait qu’il est « ignare, mal élevé stupide et arrogant » il y a un pas mais la démarche reste permise. En effet chez Zweig rien n’est explicite tout est suggéré.
Un élément oublié ressort de cette nouvelle lecture c’est l’idée que Czentovic, et cela le distingue de tous les grands maitres dont il est contemporain, ne parvient pas du tout à jouer à l’aveugle. Je fais le pari que derrière cette incapacité se cache un message particulier de Zweig… Lequel ? Cette dernière remarque étant à mettre en relation avec le fameux « remember » (en anglais dans le texte… ce qui a fait couler déjà beaucoup d’encre) en effet, jouer à l’aveugle n’est-il pas précisément l’exercice du souvenir par excellence ?
En plein guerre d’Ukraine c’est rien de dire que…
Concernant la BD je serai bref. Elle vaut le détour et respecte à un point rare le texte d’origine.
Deux anecdotes toutefois.
La première c’est l’étrange ressemblance entre le médecin de la BD

et Arthur Shelby l’un des fameux membres des fameux Peaky blinders.

Non ?
La seconde est l’étonnante simultanéité entre l’actuelle expo au centre Pompidou sur Berlin années 20 la folie avant le chaos et le graphisme de David Sala. Je n’en dis pas plus il suffit de jeter un oeil sur la dernière couverture de Télérama…

Pour terminer je crois essentiel de faire le lien entre « la question » que pose « Le joueur d’échecs » et les travaux de Klemperer (lien qui existe dans l’appareil critique proposé par Diane Meur) et dont on trouve également un traitement dans ce court essai: Notre Langue Quotidienne Informatisée.
A bientôt ici ou ailleurs.
Bonjour Krusti,
Merci pour ta petite chronique intéressante.
La traduction de Stümper par gâcheur résulte à mon avis d’une méconnaissance du jeu d’échecs et de sa terminologie par la traductrice. En allemand, le terme Stümper désigne certes au plan général un gâcheur ou un bâcleur. Mais dans le milieu des échecs, il revêt le sens particulier de joueur très faible. Le terme mazette eût été plus adapté.
Je penche pour ton analyse Lucie et ce ne serait pas la première fois qu’une traduction gâche par méconnaissance du monde des 64 cases… le dernier cas criard à ce sujet restant pour moi la traduction de The Queen’s Gambit (de Walter Tevis) aux éditions Gallmeister. Je prépare un billet à ce sujet et c’est assez hallucinant.