Un monde en pièces.

Un monde en pièces.
1.Coups d’état.

Les auteurs de cette bande dessinée, des frères, savent-ils qu’en polonais leur nom de familles « Gry » est le pluriel de jeu ?
« Gramy w gry » se traduisant par « nous jouons à des jeux ».
C’est la première chose qui bien sûr m’a sauté aux yeux.
La deuxième c’est, on va dire, le trait épais.
Plutôt qu’épais, finalement, c’est massif qu’il faudrait utiliser comme terme.
La radicalisation du Noir et blanc atteint là un sommet.
L’effet est saisissant.
Cela dès le début, dés la couverture en fait, et de manière définitive. Ce n’est pas vraiment ce qui m’a posé un problème.
J’ai eu certes un peu de mal à rentrer dans l’ouvrage mais c’était plutôt, je crois, du fait d’une résistance de ma part à me retrouver dans un monde où un lieutenant de police en manœuvre se trouve être un cavalier, au nom humoristique pas forcément léger, de cékatre. C’est sûr en plus qu’hors contexte c’est pire…
Soudain le terme résine apparait.
Croyant avoir loupé un truc j’ai redémarré la lecture au début. Et là, magie, je n’ai plus lâché la BD jusqu’à la fin.
Une fois dedans l’effet est garanti.
Les trouvailles sont innombrables. En effectuer le dénombrement est une lecture à elle toute seule.
La principale idée est de mettre ce que l’on appelle les jeux de plateau au centre de l’intrigue. L’histoire se veut un thriller politique…
Les échecs principalement, les dames qui jouent le rôle des migrant(e)s, le backgammon, les dés… Quand je disais trouvailles c’est un feu d’artifice.
Tout est en fait prétexte à clin d’œil.
Les noms des protagonistes (jaiseth, bécisse, idisse…). Les formules « Roque is not dead » (page 57), Un graffiti sur un mur (page 44) en direction de l’immortelle Anderssen vs Kieseritzky de 1851 avec la simple inscription «22 Df6 Cxf6 23 Fe7 ».
La densité de ces pépites est telle qu’on se demande si l’on n’en invente pas soi-même.
« J’adore les dames » (page 27) est-il une référence à Dave ?
« Au bonheur des dames » (page 44) une pensée vers Émile Zola (ou bien ce qui serait sublime autant qu’étrange et réjouissant, une marque de respect pour Ramon Pipin ?).

Le pari est gagné et donc je ne révèlerai rien de la fin.
Est-ce si important du reste ? Enfin un volume II existe et un troisième je crois… A vérifier.
Plusieurs niveaux de lecture sont envisageables. Le thriller je l’ai dit avec cette foire aux si nombreux signifiants qui vont réjouir les joueurs d’échecs et sans doute intriguer ceux qui ne le sont pas.
Une lecture marxiste reste possible tant la notion de classe est prégnante avec une lutte constante qui justifierait à elle seule une relecture du Manifeste de 1848… Une lecture platonicienne est envisageable pour ceux qui souhaiteraient voir une application par endroit de ce qui se joue dans la République. Je pense surtout aux gardiens… Une lecture complotiste est la bienvenue compte-tenu de la difficulté à identifier qui au fond est en train de jouer.

Une lecture situationniste doit être envisageable…Qui s’y colle ?
Bref il y en a pour tous les goûts et si vous n’entrez pas du premier coup faites comme moi, insistez et regardez bien, chaque case peut contenir un sésame ou bien un fil à tirer…
Accessoirement c’est le moment de se demander si l’on a bien intégré ce qui relève de la métaphore ou de la périphrase !
A bientôt ici ou ailleurs.
Krusti.

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