
L’excellent Georges Bertola (Europe-échecs N°743 Juin 2023) parle d’entrée d’une « œuvre majeure » je cite, « destinée à occuper une place comparable au Joueur d’échecs de Stefan Zweig ou à La défense Loujine de Vladimir Nabokov » je cite encore.
Bon.
Zweig et Nabokov. La barre est haute.
Commençons humblement par un peu de joie et d’émotion.
J’ai apprécié le projet (pourtant peu original en soi) de glisser une perspective personnelle (on l’aura compris celle du premier GMI espagnol au destin échiquéen brillant mais malheureux et par là hors norme) dans les mailles d’une Histoire oppressante (l’Espagne Fasciste excusez du peu) réduisant précisément l’individu au rôle de pion. Voilà l’exégèse du titre terminée.
Je reconnais l’immense travail derrière cette opération (l’auteur n’en fait pas mystère dans son dernier chapitre « Sources »( page 361) chapitre contenant 4 fois l’occurrence « hémérothèque » (page 361 362 364 366))
Ouf.
La barre reste haute.
Rarement atteinte en ce qui me concerne et au moins pour une raison bien simple: Le pion est l’anti joueur d’échecs et Paco Cerdà l’opposé en tous poins de Stefan Zweig.
Là où le livre de l’auteur autrichien est intemporel celui de l’espagnol restera comme archi daté. Et pour cause.
La valeur du « Joueur d’échecs » tient au fait de pouvoir être lu autant par un grec de l’époque de Périclès que par un moine du moyen-âge ou bien encore par un intellectuel de l’entre deux guerres.
C’est là sa force, sa puissance, son génie. La marque du « classique ».
Le pion, parfois, ressemble à un mémoire de Master d’Histoire (précis, détaillé, archi précis, archi détaillé au delà souvent du digeste). A-t’on vraiment besoin de connaitre tous ces détails sur Vatican II (page 310) ? Fallait-il vraiment commenter certaines nuances de l’organisation du communisme international ? Évoquer ces nuances du trotskisme (page 334), parler dans le détail du Parti Socialiste Unifié de Catalogne (page 332) ?
Le match de 1972 vu dans tous les sens est-il de nature à éclairer le lecteur sur l’itinéraire d’Arturito ?
En même temps l’effort est louable. J’ignorais tout du siphonophore ce n’est plus le cas. L’occurrence est présente à 6 reprises (page 89, 93 (2 fois), 94, 96) tout ceci pour accompagner la démarche SVT sur le zoïde (page 94,96).
Bon j’ai appris cela dit plein de choses dans ce travail universitaire et notamment que Petrossian avait apparemment un surnom « Le balayeur philosophe » (page 127).
Bref, agréable et vif par endroits, lourd et indigeste souvent, documenté historiquement à l’excès je suis loin d’un enthousiasme inconditionnel.
A bientôt ici ou ailleurs.
Votre point de vue est intéressant. J’ai aimé ce livre parce que les échecs sont souvent caricaturés dans les romans et ici ils sont une vraie valeur ajoutée…
Oui c’est un argument fort en effet et je le reçois. Ce qu’en revanche je n’ai pas noté dans mon billet et qui en quelque-sorte me hante c’est l’absence d’information concernant Pomar lui-même.
J’ai l’impression de ressortir de ce livre en sachant plein de choses sur son environnement etc mais absolument rien sur lui.
On ne sait pas ce qu’il pense, ce qu’il en pense, ses convictions, ses doutes etc. C’est très étonnant tout de même….
Je reviens un peu tard sur le sujet mais l’auteur a pointé l’essentiel : « Arturo Pomar a servi d’instrument de propagande à un moment où l’Espagne était en autarcie , plongée dans la misère. Arturito représentait le contraire de la réalité. C’était un prodige des échecs, une activité intellectuelle et cérébrale, dans un pays miné par l’analphabétisme et l’inculture. »
Complètement oublié à l’âge adulte Pomar dut se contenter d’un petit travail d’employé postal et il existe peu d’articles dans les magazines qui lui sont consacrés. Son retour sur le devant de la scène lors du tournoi interzonal de Stockholm 1960 passa inaperçu éclipsé par la victoire de Bobby Fischer.
Point essentiel en effet qui pourrait, pourquoi pas, « justifier » à lui-seul un roman ou bien un récit. A écrire peut-être ?
Ce point ravive ma déception de ne rien avoir appris de concret sur ce joueur (y compris concernant ses réactions intimes… « son vécu » de cette douloureuse expérience).
Les échecs d’une manière plus générale (c’est mon sentiment), plus que beaucoup d’autres sports ou activités humaines, ont permis ce genre d’instrumentalisation prélude à une mise à l’écart douloureuse.