C’est une nouvelle fois sous le signe de la croix (cf le calvaire de Villemomble) que va se dérouler ce fabuleux tournoi dans l’institut Lemonnier du nom du célèbre évêque ici de dos regardant affectueusement les bâtiments qui abritent le lycée général, technologique, professionnel…

Disons-le d’emblée CAEN est une ville magnifique. Il faut en outre, c’est une nécessité je crois, passer un peu de temps ce que j’ai fait au Mémorial de Caen. J’ai eu pour ma part la chance de pouvoir également profiter des derniers jours de l’expo dédiée à l’immense Joséphine Baker.

Si nous sommes là pour jouer il nous appartient de demeurer attentif…

Ces prolégomènes derrière nous c’est essentiellement sur un échiquier maintenant que les choses vont se dérouler et si j’avais placé le tournoi d’Issy sous les auspices de René Descartes c’est avec Emmanuel Kant que je compte bien colorer ce tournoi normand. Existe-t-il d’ailleurs une plus grande contradiction que celle de vouloir marier le cliché du doute normand avec celui de la rigueur du prussien ombrageux ? Nous verrons…
Ronde 1
S’aider de Kant ici c’est considérer avec moi que “Nous ne connaissons a priori du système de Londres que ce que nous y mettons nous-mêmes.”
Je joue un adversaire du club organisateur légèrement moins bien classé que moi et j’ai les Blancs. Probablement peu rompu au Système de Londres que je ne jouerai pas pour autant de manière parfaite, il va se perdre dans des choix douloureux me laissant la colonne h et échangeant son fou de cases noires après avoir joué g6.
Une entrée en matière qui forcément me ravit.
L’occasion de découvrir le Bistronome une adresse vraiment fameuse… et dont le Bourgueil est très envisageable (j’y ai mangé le meilleur haddock depuis celui dégusté avec Luigi une nuit du côté de La Riche (note pour mon biographe)).

Ronde 2
Je vais jouer à l’échiquier n°2, une joie que je ne dissimule pas même si avec les Noirs je montre mon dos à la salle mais, mon dos, n’est-ce pas ce que j’ai de plus sublime à présenter ce jeudi matin ?
Jugez plutôt en fixant le cliché ci-dessous et en méditant la formule d’Emmanuel que l’on retrouve dans sa critique de la de la faculté de juger « Le beau est ce qui plaît universellement sans concept ». Et bim !

Je vais vite revenir sur terre subissant un fou prend h7 que je croyais réservé aux livres d’initiation. Pourtant ma Caro-Kann dans son début tenait bien la route et je vais d’ailleurs me retrouver dans une position théorique déjà jouée à l’Open de Tours l’an dernier (celle ci-dessous)…

Les blancs viennent de jouer 9.De2 et les Noirs doivent jouer l’assez tendu 9… b5 (à Tours j’avais joué 9.Fe7 et cette fois-ci je joue 9.Fd6).
Certes la partie continue mais c’est rageant d’avoir déjà regardé et joué cette position et ne pas se retrouver suffisamment rassuré pour donner la bonne suite quand bien même elle se joue à haute température.
Bon en même temps mon adversaire sera celui qui gagnera l’Open seul devant tout le monde. On a les excuses que l’on peut…
Ronde 3
Ce sera un bye et pas question de se laisser abattre. Comme disait Kant dans Opus postumum “La nature agit, l’homme fait.”
Direction le Gustave et c’est d’Eiffel dont il s’agit.

Ronde 4
De nouveau j’ai en face de moi et avec les blancs un sympathique joueur du club local. Une partie durant laquelle je ne serai jamais derrière et toujours en confiance malgré quelques approximations.

Ronde 5 forfait direction Ronde 6
Je joue un tout jeune joueur né en 2011. Méfiance. Il a moins de points elo que moi mais vient d’en prendre 60 en un mois. J’ai les Noirs et il dérange ma Caro-Kann au point de me donner envie de me ménager une porte de sortie au travers d’une nulle. Je précise cet état d’esprit car nous avons tous en tête le propos introductif de l’excellent arbitre principal nous rappelant qu’il était interdit dans ce tournoi de proposer nulle avant le 25° coup. Comme vous l’allez voir quelques-uns semblent avoir compris que toutes les nulles avant le 25° coup devenaient douteuses… Dans la position ci-dessous mon adversaire au 15° coup, de façon désagréable, va planter en cognant sa pièce contre l’échiquier, son fou en f4 avec le message à peine masqué « maintenant les blancs vont gagner ».

Ma réponse 15… Ch5 semble complétement le décontenancer. Il est sinon pétrifié du moins comme un peu assommé. Très déçu. Son attaque fait pschiiiit et la perspective d’un gain rapide disparait. Nous allons donc répéter la position comme suit:
15. Bf4 Nh5
16. Be3 Nf6
17. Bf4 Nh5
18. Be3 Nf6
19. Bf4
à chaque fois qu’il déplace son fou il me voit repositionner mon cavalier a tempo. Je lui indique verbalement lors du dernier mouvement que la position est répétée 3 fois et que donc il y a nulle lui demandant s’il en convient. Il est encore et toujours très déçu mais reconnait l’évidence. A ce moment ses potes et notamment l’un d’entre eux viennent lui faire comprendre en gros qu’il n’y a pas d’autorisation de faire nulle avant le 25° coup confondant par là l’interdiction de la nulle par arrangement mutuel et les autres formats de nulle.
Mon adversaire alors, après les signatures des feuilles de parties et au moment de se quitter (et je lui souhaite bonne chance pour la dernière ronde) file direct vers la table d’arbitrage laissant en plan et son stylo, et ses affaires et les originaux des feuilles de match (qu’il a pourtant la responsabilité de rapporter). Je renifle l’embrouille. Je me saisis des feuilles de parties et je le retrouve à la table d’arbitrage les lui tendant et le surprenant questionnant l’arbitre sur notre nulle. Je le regarde lui tend les feuilles de parties et lui demande « Tu contestes le résultat ? » Il me répond « Je pose juste une question… »
Et nous voilà à assister l’arbitre lors de la saisie de notre match sous chessbase. Ce dernier évidemment validera la nulle mais nous rappellera que dans pareil cas il est préférable de venir chercher l’arbitre au moment de répéter la position pour la 3° fois ce dont je conviens mais ce que je voulais précisément éviter afin de ne déranger personne et ayant avec mon adversaire considéré qu’il n’y avait pas matière à épiloguer.
On ne m’y reprendra plus.
Bref pas de quoi déranger la commission fair-play mais de quoi s’interroger sur la formulation kantienne « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée par ta volonté en une loi universelle »
Un tournoi donc à faire, qui mérite sa réputation et dont les organisateurs doivent être chaleureusement félicités.
Post Scriptum: Ce tournoi une nouvelle fois m’aura permis de croiser des joueurs de grande qualité (je ne les nomme pas…ils se reconnaitront) et l’un d’eux, qui est venu vers moi du fait d’une connaissance commune croisée sur les bancs de l’ICP qui avait commis, ça ne s’invente pas, un mémoire de licence sur « Être et temps » du très redouté Heidegger, l’un d’eux disais-je, a la particulier, je l’ai vu ici-même à Caen par deux fois de mes yeux, de démarrer ses parties avec les Blancs, alors qu’il me semblait avoir tout l’air d’un gentleman, par 1.d3
Je ne sais pas vous mais moi ça me glace.
A bientôt ici ou ailleurs.